Moocs et processus d’apprentissage

J’ai été invité à animer un webinar sur le thème « moocs et processus d’apprentissage » par le site communotic.

Communotic est un site d’information et de partage, développé par la région Basse-Normandie, qui fait la promotion de l’approche multimodale en formation.

J’ai préparé cette intervention avec Samuëlle Dile, fondatrice d’Aureacom dont j’ai déjà parlé plus haut à propos d’une intervention sur les mécanismes de l’attention.

Quelles méthodes pédagogiques ?

les leviers pédagogique, training, projet, par les pairs, inversé...

cc by-sketchnote réalisé avec Krita – cliquer pour agrandir.

Avec un mooc, on écoute le formateur autant que l’on veut

L’argument date un peu. Il a été plus que répété pour vendre du CD ROM, puis du e-learning. L’électronique ne se fâche pas, et on peut faire répéter tant que l’on veut une machine. La représentation sous-jacente est qu’on n’a pas compris si on a été distrait ou si on a mal entendu.

On peut effectivement regarder les vidéos des moocs à l’infini et les télécharger. On les regarde dans les transports, dans sa cuisine ou de son lit…

proposition3

On apprend par tâtonnements…

les ressorts de Codeacademy

Ce serait dommage d’en rester là, et de considérer que les moocs permettent surtout un apprentissage par la répétition et le rabâchage… Les outils utilisés dans les moocs favorisent aussi l’apprentissage par tâtonnement.

Même s’il ne s’agit pas à proprement parler d’un Mooc, Codeacademy, avec ses 28 millions d’inscrits, est pour le moins massif ! Le parcours est très progressif. Il s’agit de compléter du code. Si le code comporte des erreurs, des croix rouges apparaissent. Je peux consulter des astuces, des forums, des contenus… mais tant que je n’ai pas la solution, je ne passe pas à la question suivante. Le site ne me donne pas la réponse, et, pour autant que j’ai pu voir, les forums non plus.

Quand on bloque, on s’acharne, on les déteste, mais on finit par trouver. Et on en retire le sentiment de progresser. Codeacademy nous donne d’ailleurs beaucoup de feedback sur notre avancée.

Les serious games et toutes les activités qui s’inspirent de jeux vidéos utilisent ce principe du tâtonnement-erreur-rectification.

 La pédagogie du projet

effectuation : pédagogie du projet

La pédagogie du projet est particulièrement adaptée aux Moocs. Qu’ils soient menés individuellement ou en groupe, ils permettent une adaptation aux objectifs des apprenants. Ceux-ci sont en mesure de travailler sur des projets réels, comme c’est le cas avec le mooc « ABC de la gestion de projet » ou « Effectuation » proposés tous les deux sur Unow.

C’est assez ambitieux, et cela exige une certaine autonomie des apprenants. Le Mooc leur apporte une méthode et des savoir-faire, mais les connaissances propres au projet doivent être maîtrisées par l’apprenant ou le groupe d’apprenants. Se lancer dans un projet, c’est aussi consacrer du temps. Cela ne peut être artificiel. Ainsi, j’ai participé à un mini-mooc où il s’agissait de produire un projet de module e-learning en groupe, à partir d’une méthode appelée « carpe diem ».

carpe diem - Swinburne université - forum

carpe diem – Swinburne – cliquer pour agrandir

Nous étions 30 au départ, et nous avons terminé à 3, avec des corrections et des conseils très détaillés et très pertinents par le formateur, faute de pairs… Dans le premier forum, il fallait choisir un thème pour monter un module e-learning. Le deuxième forum a montré que beaucoup n’avaient pas compris, et avaient choisi un thème sur lequel ils auraient aimé recevoir une formation… plutôt qu’un thème sur lequel ils se sentaient capable de développer une formation. Certains se sont forcés malgré tout, et nous avons terminé à 3, si on compte un retardataire, et moi-même, qui me serait senti coupable d’abandonner le groupe ! La leçon, c’est qu’il faut laisser les groupes se créer d’eux-mêmes, et permettre un petit échauffement préalable de une ou deux semaines. Il faut s’assurer aussi que les personnes inscrites existent vraiment avant de les affecter à une activité.

Les moocs – une piste pour une classe inversée

Couramment, les formations s’appuient sur une transmission de savoir en présentiel, et des exercices ou applications chez soi, ou à distance. La pédagogie inversée apporte les connaissances à distance, et permet les applications et discussions avec un formateur.

Le principe évident est que le moment privilégié qu’est la rencontre avec le formateur/professeur ne se limite pas à la transmission d’un savoir, disponible partout ailleurs…

On peut donc imaginer qu’une classe s’inscrive à un mooc, et que la formation en présentiel, ou à distance avec un petit groupe, soit l’occasion de s’exercer, de débattre, d’appliquer les contenus dans un contexte, etc. Il me semble que c’est ce que font les grandes écoles avec des moocs comme « ABC de la gestion de projet ».

Apprendre par les pairs

« On apprend toujours seul mais jamais sans les autres », m’a rappelé Samuëlle Dilé (Si quelqu’un peut m’indiquer l’auteur de cette citation, je suis preneur !). Et justement, la masse de personnes, d’origine culturelle ou professionnelle différente dans un mooc permet des échanges très riches.

Le Mooc « A history of the world since 1300 » de l’Université de Princeton a permis à des centaines de personnes d’origines très différentes d’échanger sur leur vision de l’histoire. Chacun avait appris une version différente sur le rôle de tel ou tel pays dans un conflit, ou de tel ou tel personnage dans un tournant historique. Ce type de débat oblige à creuser ses sources, à remettre en cause ses représentations.

L‘évaluation par les pairs est une autre façon d’apprendre avec les autres. Il s’agit de confronter ce que l’on a produit à ce que d’autres ont produit, avec les mêmes consignes. C’est souvent plus formateur qu’un « corrigé », parce que l’esprit reste en débat… L’intérêt de l’évaluation par les pairs n’est donc pas qu’économique.

Ci-dessous, un exemple d’activité proposée par le mooc « design 101 ». Il s’agissait de présenter son environnement, en le mesurant à partir d’une partie de son corps. Un démarche à la Le Corbusier. Comme Design 101 proposait une activité par jour (!), sur 101 jours, le travail est fait en un temps limité. Le montage que je vous présente montre deux activités, rendues sur ce même thème. L’une  a obtenu un maximum de votes, l’autre a connu moins de succès, mais est très loin devant les travaux évalués à 0 ou à -1. Nul doute que quelqu’un qui a participé, comme le second, apprendra beaucoup de la bonne vingtaine d’apprenants qui a obtenu un nombre important d’appréciations positives.

cliquer pour agrandir évaluation par les pairs - sans critère

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évaluation par les pairs – sans critère

Une approche connectiviste

les moocs,0 environnement d' apprentissage personnel, eap, communauté d'apprentissage et connectivisme.

cc by – dessiné avec Krita – cliquer pour agrandir

Dans une logique connectiviste,  les savoirs sont dispersés dans des lieux qui ne se limitent pas aux écoles, universités ou centres de formation. Ils sont souvent disponibles à travers des systèmes techniques. Ils ne sont plus nécessairement stockés en nous, mais peuvent l’être dans des réseaux, ou dans des personnes que nous connaissons…

Le Mooc ne peut donc pas être un système fermé, qui engloberait la totalité d’un apprentissage sur un thème donné. Pour fonctionner, il doit être ouvert, et permettre à chacun de construire son parcours. Bien plus que des contenus, le mooc connectiviste apporte une capacité à se former, à trouver des ressources, et à développer son environnement d’apprentissage personnel sur un thème. Le mooc s’étend aussi au delà des quelques semaines qu’il couvre. Il fait partie d’un projet de formation plus large, où les apprentissages informels ont aussi une large place.

Cet environnement d’apprentissage personnel (EAP) correspond :

  • à toutes les ressources que nous consultons spontanément pour obtenir de l’information,
  • aux personnes et aux dispositifs qui peuvent nous apporter de l’assistance ou un rôle de facilitation,
  • aux espaces qui proposent des outils, des méthodes pour s’approprier ou mettre en œuvre nos connaissances
  • et enfin, aux groupes, virtuels ou non, qui peuvent aussi m’apporter des éléments pertinents sur le thème qui m’intéresse.

Le livre de Cédric Villani, théorème vivant, illustre selon moi cette notion.

Dans l’EAP, la communauté d’apprentissage a son importance, et les réseaux sociaux permettent de la développer. Quelles sont les dix personnes ressources sur le thème qui m’intéresse ? Y a-t-il des personnes que je peux identifier et qui sont dans la même démarche d’apprentissage que moi ? Un mooc peut permettre de répondre à ces questions, notamment si il a une approche connectiviste. Si les interactions se développent, elles peuvent se poursuivre au delà du Mooc. Les liens qui ont été créés par des activités communes lors d’un mooc, si ils se maintiennent, encouragent à continuer une veille et un partage autour du thème d’intérêt commun.

On s’interroge souvent sur la différenciation pédagogique ou l‘individualisation dans un mooc. L’individualisation signifie que les apprenants ont chacun leur objectif, et donc aussi leur itinéraire. On peut parler d’individualisation dans un atelier d’art, où certains viennent avec l’objectif d’être illustrateur, d’autres de faire du dessin de presse ou d’autres encore de créer des œuvres… Au cours d’anatomie, il sera utile d’individualiser.  En revanche, on parle de différenciation quand l’objectif est le même pour tous, mais le chemin pour y arriver sera différent. Ainsi, on prendra en compte la formation initiale, le mode privilégié d’apprentissage, les capacités d’attention, de mémorisation, l’environnement de la personne ,pour lui construire son parcours.

Qu’en est-il avec les Moocs ? Il suffit de voir les présentations que font les apprenants d’eux-mêmes en amont, dans les semaines 0, pour comprendre que chacun arrive avec ses objectifs, qui parfois se greffent à un projet professionnel ou personnel beaucoup plus large. Il y a donc individualisation, mais portée par les apprenants, qui estiment que le mooc est un des éléments qui leur permettra d’atteindre leur(s) objectif(s). L’apprenant peut alors suivre l’itinéraire que lui propose le concepteur du mooc. Il peut aussi s’en éloigner, papillonner et ne suivre qu’un ou deux modules. Au regard des statistiques, on le verra comme un abandon… mais pour lui, ce sera un succès s’il y trouve un moyen de développer des compétences ou des connaissances.

La différenciation pédagogique ne sera jamais apportée par le formateur, qui ne connaît pas individuellement ses apprenants. Si il les connaît, alors cela signifie que le mooc est un échec sur le plan quantitatif. « En somme, me disait un participant, pour qu’il y ait individualisation, il faut que le mooc soit un échec ! ». Pas tout à fait. Le mooc peut proposer une variété d’activités suffisamment importante pour qu’un apprenant conscient de ses mécanismes d’apprentissage s’y retrouve. Les outils pour s’approprier les savoirs et les savoir faire sont très nombreux : wiki, créations de posters, blogs, mind maps (voir à ce sujet les superbes mind maps que Frank Sanchez produit au fur et à mesure du mooc « MoocAZ ».

Se former, c’est se transformer… Qu’en est-il avec les moocs ?

se former, c'est se transformer

cc by – dessiné avec Krita – cliquer pour agrandir

Sur un premier plan, modestement, se transformer consisterait à modifier ses méthodes, à faire ce que Piaget appelle de l’accommodation. Il s’agirait de transformer nos méthodes, notre manière d’appréhender les problèmes.

En poussant un peu plus loin, on modifie également ses représentations. Nous avons évoqué « A history of the world since 1300 » de Princeton ou « effectuation » de Philipe Silberzahn de l’EM Lyon sur Unow. Des milliers de participants ont découverts que l’entrepreneur n’était pas celui qui avait une idée géniale, ou qui fonçait tête baissée contre les obstacles, ou encore qui faisait fi des risques. Gros soulagement pour ceux qui portaient un projet, mais s’interrogeaient sur leur « profil ». Des témoignages montrent aussi que le mooc « Introduction to public speaking » de Matt Mc Garrity de l’Université de Washington sur Coursera a modifié des représentations sur ce qu’était une « bonne » prise de parole.

Mais une des « transformations » les plus importantes auxquelles on assiste avec  les moocs concerne le sentiment d’efficacité. Les moocers développent une confiance en eux, et dans leur capacité d’apprentissage. Ceux qui ont été éloignés des grandes écoles ou des universités découvrent qu’après tout, ils ne s’en sortent pas si mal… Le jeu social qui se crée autour des productions des uns et des autres, où on se donne du « +1 » et des commentaires positifs contribue à apporter une confiance en soi. L’apprenant peut entrer dans une spirale positive, oser davantage, proposer des choses, se lancer sur les forums, conseiller les autres, etc.

Mais alors quelles limites pour les moocs ?

quelles limites pour les moocs

cc by – dessiné avec Krita – cliquer pour agrandir

Il semble qu’il y ait un certain nombre de pré-requis. Il faut être capable de s’engager dans les activités et de participer. Tout le monde ne se lance pas dans l’utilisation des outils qui sont proposés. Beaucoup de moocers suivent le mooc comme ils regarderaient des vidéos sur Youtube, Dailymotion ou Vimeo. Ils entrent dans une routine : vidéos – tests et contrôles… Ils retrouvent ainsi des mécanismes scolaires rassurants. Pourquoi pas… si ça leur convient.

Mais il y a aussi pour d’autres une appréhension à se lancer. Il faut oser entrer dans la fête, comme on ose entrer dans une ronde de danse folklorique (à ce stade avancé de l’article, je me permets un peu de lyrisme). Jean Michel Cornu avait été interrogé par Christine Vaufray sur Itypa 2 à ce sujet. Il nous disait que certains apprenants pouvaient ne pas participer activement sur un mooc, mais se lanceraient sur une autre activité. Rien n’est figé. Pour ma part, il y a effectivement des moocs où je me fais discret, et d’autres où je tente de participer.

Deuxième pré-requis : connaître ses modes d’apprentissage, et au delà, avoir une capacité à apprendre seul, sans organisation contraignante. Pour un mooc qui dure plusieurs semaines, il faut être tenace, et régulier, mais il est très utile aussi de savoir comment on apprend le mieux. Faut-il prendre des notes, faire des tableaux, des fiches, écouter plusieurs fois le formateur ? La réponse est individuelle. Elle n’est pas donnée par le formateur qui ne peut accompagner chacun dans la découverte de ses modes d’apprentissage.

Sur ce point, l’apprenant est obligé de tâtonner, d’apprendre à apprendre. Et justement, les partisans du connectivisme nous démontrent que c’est une des compétences les plus utiles. La capacité à acquérir de nouvelles connaissances est plus importante que les connaissances actuelles.

Les sept piliers de l'autoformation accompagnée - Philippe. Carré

Les sept piliers de l’autoformation accompagnée – P. Carré – cc by
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Christophe a fait le lien avec le concept d’apprenance, de Philippe Carré, et nous avons évoqué les 7 piliers de l’auto-formation.

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25 commentaires pour Moocs et processus d’apprentissage

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  3. SylvainL dit :

    Présent lors de ce webinar, et si je peux apporter une petite info complémentaire, l’auteur de la citation « On apprend toujours seul mais jamais sans les autres » est Philippe Carré, universitaire français.

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  14. Personnellement je ne suis pas convaincue par les MOOCs.
    J’ai l’impression de perdre du temps, de me disperser, d’avancer avec des objectifs flous,…
    Franchement, j’aime mieux un cours bien structuré. On voit où l’on commence et où l’on finit🙂

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  22. stemoreau dit :

    ‘on apprend toujours seul mais jamais sans les autres’… Philippe Carré :))) pour reboucler avec les 7 piliers !!
    merci pour cet article et les liens établis entre moocs et processus d’apprentissage

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